Je prie les participants au débat de m'excuser d'avoir ajouté quelques compléments nous permettant d'avoir un meilleur éclairage sur certains aspects de la forme du roman et sur ses traductions en français.
GM
Sur le fond :
- Le thème de l'amour
et de l'incommunicabilité
Nous en convenons tous, "Sous le volcan" est avant tout un roman d'amour entre deux
personnages, un mari alcoolique, le consul Geoffrey Firmin et sa femme Yvonne qui
l'aime passionnément, mais l'un et l'autre sont incapables de partager cet
amour aujourd'hui. L'un des obstacles majeurs est l'alcoolisme de Geoffrey.
L'un et l'autre
cherchent à aller l'un vers l'autre, mais ils sont tous les deux prisonniers
d'eux-mêmes.
" Tu n'as donc plus un petit peu de tendresse ou d'amour pour moi, dis, plus du tout ? demanda tout à coup Yvonne l'implorant presque d'un ton pitoyable, et il pensa : Oh ! que si je t'aime, je t'aime encore de tout l'amour du monde, mais mon amour est tellement loin de moi, si tu savais, tellement étrange qu'on dirait presque que je l'entends au loin, très loin, comme une machine sourde ou comme des sanglots, et c'est une musique triste qui s'est perdue et qui approche peut-être ou peut-être qui s'éloigne, je n'en sais rien vraiment. (p. 222, édit Grasset)
C'est un très beau roman sur l'amour, un roman tragique qui
exprime avec une grande force émotionnelle l'impossibilité de communiquer
existant entre Geoffrey et Yvonne. Et Lowry, de par son parcours personnel sait de quoi il parle !
- La dépendance à
l'alcool et la souffrance
Geoffrey sombre dans l'alcool, il est en permanence dans un état second, loin du réel, quand à Yvonne, elle est partie il y a un an, loin, elle a fui l'invivable, elle a rencontré d'autres hommes, en particulier Jacques Laruelle, mais rien n'y fait, elle aime toujours Geoffrey .
Mais en buvant en permanence, Geoffrey s'isole et découvre l'enfer. Chacun devient alors conscient que cette longue marche
errante et titubante le conduira inévitablement à la mort. C'est ce qui contribue aussi à la
difficulté de lire ce roman très "accidenté", où a chaque instant le lecteur se trouve confronté
à l'addiction et à la souffrance du
consul.
- Un roman ésotérique
?
Plusieurs d'entre nous ont relevé dans le livre des références à
l'ésotérisme. Ainsi Geoffrey écrit-il (ou tente-t-il d'écrire) un livre sur la kabbale. Dans de
nombreuses pages également sont présentes des références à la mythologie, aux
civilisations aztèques etc. Le roman établit
ainsi de multiples correspondances entre des signes, des symboles et le vécu
des personnages.
La construction même
du livre s'inscrit dans cette dimension ésotérique sur laquelle il faudrait revenir.
- Des personnages
vulnérables et complexes
Chaque personnage est composé et étudié avec minutie, Lowry
fait de ceux-ci des êtres vulnérables et complexes dont les comportements s'expliquent
par l'histoire qu'ils ont vécue.
Ainsi le roman consacre-t-il des chapitres spécifiques
à chacun de ces différents personnages, Geoffrey assurant bien sûr le lien entre
les trois autres. Lowry évoque la vie de Laruelle dans le chapitre 1, celle d'Hugh
dans le chapitre 6, et celle d'Yvonne dans le 9. Chacun d'entre eux a un lien
privilégié avec le Consul, chacun constate sa déchéance avec une totale impuissance.
Nous avons observé que le style de Lowry varie
en fonction du personnage dont il parle ou qu'il fait parler, en particulier lorsqu'il utilise le procédé du monologue intérieur. C'est aussi un procédé technique intéressant du livre.
- Un livre difficile
d'accès
Dans notre groupe on obserce deux types de lecture de
"Sous le volcan".
Il y a d'une part ceux qui ont lu le livre il y a
longtemps, qui en ont gardé le souvenir et qui soit n'ont pas voulu le relire,
soit l'ont relu sans motivation particulière, et d'autre part, ceux qui ont
découvert le roman et qui ont été désorientés par l'œuvre… parmi ces derniers, la plupart ne sont
d'ailleurs pas allés jusqu'au bout !
Cela veut-il dire que nos modes de lecture ont changé entre hier et aujourd'hui et que certaines œuvres sont devenues peu lisibles aujourd'hui ?
Nous répondons que c'est d'abord notre environnement qui a
changé (rythmes de vie, nouvelles technologies, multiplication des medias... Chaque jour nous avons à répondre à des sollicitations multiples. En
conséquence, notre disponibilité pour lire des livres de 600 pages est donc
moins grande qu'il y a quarante ans.
Mais lorsqu'en plus, comme l'ont relevé certains d'entre nous,
l'auteur par sa composition romanesque, par les procédés qu'il utilise rend
difficile au lecteur l'accès au livre, un phénomène d'abandon apparaît.
Parmi les procédés qui entravent l'accès au roman, nous
avons relevé : l'intégration de phrases entières en langue étrangère (l'espagnol
en particulier, sans traduction), des constructions de phrases parfois incompréhensibles (expression souvent d'un délire alcoolique),
notamment dans le cas des monologues intérieurs du Consul, le recours à
différents niveaux de lecture qui amènent le lecteur à s'interroger en
permanence, des références ésotériques…
Lowry était conscient des problèmes rencontrés par ses
lecteurs. Un petit texte écrit par lui permet de faire la lumière sur certains
aspects du livre :
«Le roman peut être abordé comme un
simple récit dont on sautera certains passages à son gré, ou comme un récit
d’autant plus profitable qu’on ne sautera rien. Il peut aussi être abordé comme
une sorte de symphonie, ou encore un opéra - voire un soap opera de
cow-boys. C’est une musique syncopée, un poème, une chanson, une tragédie, une
comédie, une farce, etc. Il est superficiel, profond, divertissant et
ennuyeux selon les goûts. C’est une prophétie, une mise en garde politique, un
cryptogramme, un film grotesque et un graffiti sur un mur. On peut même
l’envisager comme une sorte de machine : ça marche aussi, vous pouvez me
croire, j’en ai fait les frais.»
En conclusion sur ce point, aucun d'entre nous n'a mis en
doute la qualité même de l'œuvre !
Beaucoup partagent le sentiment que c'est un
livre qui se mérite, auquel il faudra revenir.
D'autres le laissent et le laisseront dans un tiroir, en
raison du côté glauque du récit et de son aspect désespérant.
Sur la forme :
- l'écriture de Lowry
Chacun a pu se faire son idée sur le talent d'écriture de Lowry et il m'est difficile de citer
les différentes réactions des participants du Square. Il s'agissait avant tout de
ressentis.
Pour éclaircir ce point important néanmoins, vous me pardonnerez d'aller au-delà de la synthèse de notre débat et de faire référence à des textes susceptibles de faciliter l'appréhension de l'écriture de Lowry.
Wikipedia donne une bonne synthèse de l'écriture de Lowry :
"À la fois monument du modernisme
tardif et précurseur du post-modernisme, "Sous le Volcan" illustre de manière éclatante la méthode
d'écriture de Lowry, qui puise largement aux sources autobiographiques pour
mieux transfigurer les souvenirs intimes grâce à de multiples allusions
littéraires, philosophiques, mythologiques, cinématographiques et musicales,
tissant une trame symbolique d'une grande densité."
(Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Malcolm_Lowry .
" La structure
narrative enchevêtre solidement les nombreux retours sur le passé, les longues
immersions dans le flux de conscience et la « voix intérieure » des
personnages, l’alternance des points de vue, les références cycliques, les
récits parallèles, la superposition et la confusion des actions réelles et des
pensées, tout cela créant, chez le lecteur, un état largement contemplatif,
voire légèrement éméché. Sans doute le style de Lowry est-il moins celui d’un
romancier que celui d’un poète, et il n’est pas surprenant non plus qu’il ait
souhaité donner une allure cinématographique à son récit, qu’il ait défini son
style comme « un expressionnisme proche du jazz », et ait décrit son livre en
termes d’« accords » et de « notes ».
(Source : http://www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-i-sous-le-volcan-i-l-ecriture-alcoolique-27870.php)
(Source : http://www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-i-sous-le-volcan-i-l-ecriture-alcoolique-27870.php)
Malcolm Lowry. Romans, nouvelles et poèmes, Le Livre
de Poche, coll. « La Pochothèque », Paris, 1995. Joseph fait
référence à des niveaux d'écriture différents dans une nouvelle (Chambre
d'hôtel à Chartres).
- la question de la
traduction : un débat dans le débat
A l'évidence le livre de Lowry intègre des dimensions rythmiques,
picturales… auxquelles la traduction ne nous donne pas accès.
Il existe deux traductions de "Au-dessous/Sous le
volcan", l'une, la première chronologiquement, de Stephen Spriel et une
plus récente de Jacques Darras.
Stephen Priel est en fait le pseudonyme de Michel Pilotin
(indication donnée par Jean Bernard), auteur proche des surréalistes, ami de
Boris Vian et surtout écrivain de science fiction.
En réalité, Pilotin a écrit sa traduction en collaboration
avec Clarisse Francillon et… Malcolm Lowry soi-même.
Je ne résiste pas à citer un texte de Pilotin dans lequel il
décrit sa collaboration avec Lowry :
"Que ce fût dans cette maison-là ou dans la mienne, le rite
était le même. Après son opaque sommeil, qui se prolongeait jusqu'à une heure
avancée du matin, il enfilait impatiemment, fiévreusement, son chandail de
laine grise à col roulé, son unique souci étant de. gagner la cuisine au plus
vite. Les tremblements nerveux qui secouaient ses membres ne se calmaient
qu'une fois absorbés les premiers verres de vin rouge coupé d'eau. On lui
préparait cette boisson dans une petite carafe dont le bouchon, heurtant le
goulot, rythmait toute une partie de la journée. Dans nos esprits inquiets, ce
tintement prenait des proportions démesurées, il s'enflait, il devenait celui
d'une sonnette d'alarme, d'une cloche de navire errant parmi les brumes. Cela
durait jusqu'au moment où, effectivement, Lowry disparaissait, et quoi que nous
puissions dire ou faire, nous échappait."
(Source : http://networkedblogs.com/PG5ak)
(Source : http://networkedblogs.com/PG5ak)
Une partie d'entre nous a lu la traduction de Spriel-Pilotin et
l'autre celle de Darras.
Darras s'explique également sur sa traduction. Dans un texte adressé à Maurice Nadeau, j'ai relevé cette phrase qui donne la ligne directrice du traducteur :
Darras s'explique également sur sa traduction. Dans un texte adressé à Maurice Nadeau, j'ai relevé cette phrase qui donne la ligne directrice du traducteur :
" Ici l'orchestre
joue plus haut, plus loin, plus fort que les héros eux-mêmes dont la partition
individuelle jamais ne permet d'oublier la musique qui les enveloppe. La
musique est leur chair, l'étoffe dont ils sont faits. Il n'est pas surprenant
non plus que la conscience centrale du roman soit celle de l'alcoolique
Geoffrey Firmin. Sa fuite délibérée de la lumière du jour dont il s'abrite
derrière ses lunettes noires, sa transformation de la réalité dans l'alambic
monstrueux de son imagination suscitent une météorologie interne qui fait écho
à celle du monde extérieur. L'univers ainsi créé est de correspondances. L'orage
gronde au-dedans comme au dehors…"
(Présentation de Darras adressée à Maurice Nadeau.
(Présentation de Darras adressée à Maurice Nadeau.
Certains reprochent à la dernière traduction de Jacques
Darras (traducteur de poésie) d’être moins proche du texte original. Celui-ci
explique dans l'émission "Les chemins de la connaissance" (France
Culture du 6 sept. 2010) que, pour lui, "l'obscurité dans la première
traduction est complaisante, on en a rajouté, on en a remis une couche en
quelque sorte (dans la traduction) alors que j'ai été frappé par la grande
clarté de ce texte en anglais. La langue est claire."
C'est dire si la traduction d'un roman comme "Sous le Volcan"
pose problème.
Cette difficulté nous l'avons pressentie et nous nous sommes
livrés à un exercice extrêmement intéressant qui a consisté à faire une lecture
comparée des deux traductions d'un même passage du livre.
Après la comparaison, notre étonnement fut grand car entre les deux traductions il
y avait parfois plus qu'un fossé. En quelques instants nous avons mesuré
l'importance de la traduction et le poids du traducteur dans l'interprétation
du texte d'un écrivain.
Un débat s'est engagé ensuite entre nous : faut-il
privilégier les traductions au plus proche du texte de l'auteur, ou faut-il
retrouver le souffle de l'œuvre original en prenant quelque liberté avec le
texte ?
Victor Hugo, Baudelaire, André Gide et bien d'autres ont-ils été des traducteurs fidèles par exemple ?
Le débat reste ouvert. Peut-être pourrait-on faire venir
lors d'une prochaine réunion un traducteur renommé comme Jean Guiloineau, directeur
de la revue Siècle 21, qui pourrait nous faire part de ce qu'est pour lui
l'essence d'une bonne traduction.

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