lundi 10 décembre 2018

40EME REUNION - SYNTHESE DE NOS ECHANGES SUR "PARIS EST UNE FETE" PAR GÉRARD


Nos avis ont été partagés sur le livre, même si nous sommes tous d'accord sur le talent d'Hemingway.
"Paris est une fête" n'est peut-être pas la meilleure œuvre de l'écrivain pour apprécier la qualité de son écriture.
Le débat a été riche.

  • Le style : écrire vrai
Comme tous les grands écrivains, Hemingway a un style caractéristique, puissant, direct, vrai. Le lecteur est au cœur de l’action, il vit le récit avec ses émotions.
Nous sommes convenus que "Paris est une fête" n’est pas le meilleur livre d’Hemingway, tant au point de vue su style que de la narration. C'est une œuvre posthume.
Dans les premières pages, Hemingway utilise beaucoup le verbe être. Nous avons remarqué qu’il y avait plus des défauts dans la forme que dans le style à proprement parler. Le récit est teinté de nostalgie grâce au recours systématique à l’imparfait. En revanche, le rythme donné au récit résulte d’une alternance entre style indirect et style direct notamment sous forme de dialogues entre les personnages, ce qui rend la lecture très aisée.
Certains participants ont apprécié la capacité de l’auteur à générer des émotions chez le lecteur.
Le style est très précis, très travaillé, même si le lecteur ne s’en rend pas compte d’emblée.
Hemingway procède par petites touches. C’est un travailleur acharné qui a le souci du détail, rien ne lui échappe.
A titre d’exemple : « Le café des Amateurs était le tout-à-l’égout de la rue Mouffetard, une merveilleuse rue commerçante, étroite et très passante, qui mène à la place de la Contrescarpe. Les vieilles maisons, divisées en appartements, comportaient près de l’escalier, un cabinet à la turque par palier, avec de chaque côté du trou, deux petites plates-formes en ciment en forme de semelle, pour empêcher quelque locataire de glisser ; des pompes vidaient les fosses d’aisance pendant la nuit, dans des camions-citernes à chevaux… »
D’autres ont trouvé le style banal, considérant qu’il nuisait au fond.
Hemingway est l’écrivain du vrai. Dans le livre il décrit les difficultés qu’il peut ressentir en écrivant : « Mais parfois, quand je commençais un nouveau récit et ne pouvais me mettre en train, je m’asseyais devant le feu et pressais la pelure d’une des petites oranges au-dessus de la flamme et contemplais son crépitement bleu. Ou bien je me levais et regardais les toits de Paris et pensais « Ne t’en fais pas. Tu as toujours écrit jusqu’à présent et tu continueras. Ce qu’il faut c’est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses ». (La Pléiade p. 749) Dans ce passage et dans les lignes suivantes, Hem nous parle de son écriture et de sa conception de l’écriture.

  • Œuvre d’imagination ou description du Paris des années folles (1920-1926) ?
Nous nous sommes posé la question de savoir s’il s’agissait d’une œuvre de fiction ou d’une œuvre décrivant la réalité. Pour Hemingway, il y a une ambiguïté, finalement c’est au lecteur de décider : « Si le lecteur le souhaite ce livre peut être tenu pour une œuvre d’imagination. Mais il est toujours possible qu’une œuvre d’imagination jette quelque lueur sur ce qui a été rapporté comme un fait. » (Préface de 1960 - édition de La Pléiade)
Les personnages qui parcourent le livre ont réellement existé, Gertrude Stein, Picasso, Ezra Pound ou Scott Fitzgerald. Mais bien sûr, nous les voyons avec les yeux d’Hemingway qui n’a pas le souci ici du biographe.
L’un d’entre nous a fait remarquer que ce livre n’existe pas, qu’il n’est pas dans les manières de faire d’Hemingway.
Une discussion s’en est suivie sur le bien-fondé de publier à titre posthume une œuvre non réellement validée par l’écrivain. Nous nous retrouvons dans la même situation que lorsque nous avons échangé naguère sur l’"Homme révolté", œuvre posthume d’Albert Camus, non terminée.
Nous avons alors évoqué d’autres œuvres d’Hemingway, certainement mieux accomplies et totalement assumées par l’auteur comme "L’adieu aux armes", "Le soleil de lève aussi", "Mort dans l’après-midi" ou encore le magnifique « Le vieil homme et la mer », dernière œuvre publiée du vivant d’Hem et qui est un des plus grands romans contemporains.

  • Paris est une fête pendant les années folles
Paris est bien le sujet du livre, même si l’auteur nous emmène dans d’autres villes et d’autres contrées, notamment Lyon ou l’Autriche. A l’évidence, Hemingway aime Paris. Pour lui, comme pour beaucoup d’écrivains et artistes de l’époque, c’est une sorte d’Eden, Paris est une fête.
« Quand le printemps venait, même le faux printemps, il ne se posait qu’un seul problème, celui d’être aussi heureux que possible. Rien ne pouvait gâter une journée, sauf les gens, et si vous pouviez vous arranger pour ne pas avoir de rendez-vous, la journée n’avait pas de frontière ». (Pléiade p. 760)
Il faut dire, comme l’a fait observer l’une d’entre nous, que le voyage d’Hemingway à Paris et de biens d’autres artistes américains, correspond au début de la période de la prohibition aux Etats-Unis (janvier 1920).

  • Les rencontres
Pendant toute sa vie Hemingway a eu le goût des rencontres. C’est quelqu’un qui aime communiquer avec les autres. Il apprécie la rencontre des gens simples, notamment ceux qui ont la maîtrise d’une technique, le pêcheur, le chasseur, le cuisinier, le vigneron, il est plus sélectif dans ses rencontres avec les écrivains et les artistes, comme on peut s’en rendre compte dans le livre.
Le salon de Gertrude Stein était à l’époque le lieu de rencontres des artistes d’avant-garde du monde entier. Le Tout-Paris artistique s'y presse tout comme les étrangers de passage et surtout les Américains. 
Alors qu’il habite avec Hadley, 74 rue du Cardinal Lemoine, Hemingway lui rend visite à plusieurs reprises pour y découvrir de nouveaux livres ou rencontrer d’autres écrivains, et surtout pour parler littérature avec elle. Elle est parfois très critique sur les écrits d’Hemingway, mais cela ne l’empêche pas de poursuivre son chemin, convaincu qu’il est et sera un vrai écrivain.
Dans le livre Hem évoque des écrivains des peintres, il croise plusieurs de ses compatriotes, Ezra Pound le poète, Scott Fitzgerald, le grand écrivain, mais aussi le peintre bulgare Pascin et bien d’autres encore.
Paris est à cette époque la capitale des arts et de la création, elle rayonne. Hemingway sait traduire cette dimension de la ville lumière.

  •  Une autobiographie à l’époque des années folles
"Paris est une fête" a pour sujet Paris certes, mais aussi et surtout Hemingway. Il ne fait que nous parler de lui à toutes les pages, de son caractère, de ses relations avec sa femme, de ses goûts, notamment pour la cuisine et les vins français, de son activité de journaliste, d’écrivain.
Plusieurs passages du livre témoignent de sa grande connaissance des vins français, non pas à l’époque où se déroule l’action, il a alors un peu plus de vingt ans, mais plus tard lorsqu’il aura bourlingué. Rappelons que "Paris est une fête a été écrit" en 1960.
Déjà dans de multiples passages le lecteur remarque l’addiction d’Ernest Hemingway à l’alcool. A chaque page du livre, le lecteur l’imagine en train de boire.
Dans notre discussion, nous avons évoqué les maux dont a souffert Hemingway à la fin de sa vie, qui l’ont probablement conduit au suicide. L’alcool est l’une des causes de son très mauvais état de santé. A Cuba aujourd’hui, on visite les hôtels et bars où Hem allait déguster un Mojito - cocktail à base de rhum, de sucre, de citron vert et de menthe, son invention, attribuée au restaurant de La Havane « La Bodeguita Del Medio », remonte à l’époque de la prohibition – ou encore un Daiquiri - cocktail réalisé à partir de rhum et de jus de citron vert dont le nom provient d’une plage proche de Santiago de Cuba et d’une mine de fer qui se trouvait dans la région et qu’Hem dégustait au bar La Floridita à La Havane... Toute une époque !

  • Paris est une fête, un livre redevenu d’actualité

Cri d’amour, hommage joyeux à Paris, la ville qui a vu naître les premiers pas d’un grand écrivain, Paris est une fête a été redécouvert après les attentats qui ont frappé la capitale française le 13 novembre 2015. Ces chroniques de la vie parisienne d’Hemingway ont alors été brandies comme un symbole de résistance.  Elles ne constituent pas à proprement parler un roman sur Paris. Mais bien plutôt le regard nostalgique de l’écrivain sur ses années de jeunesse, une parenthèse enchantée qui se déploie de 1921 à 1926. (extrait France Inter)

Paris est donc redevenu un livre d’actualité. En effet, après les attentats du 13 novembre, le livre connaît un nouveau succès de librairie. De nombreuses librairies sont en rupture de stock. 20 000 exemplaires doivent être réimprimés. Fin 2015, l'ouvrage s'écoule à 28 000 exemplaires par semaine et sur l'ensemble de l'année, 125 400 exemplaires auront été vendus.
Les œuvres littéraires ont leur vie propre, elles échappent à leur auteur, chaque génération a le pouvoir de les faire vivre à nouveau sous un nouvel éclairage. La littérature est vraiment un art merveilleux !


  • Précisons enfin qu’un film intitulé « Paris est une fête » a été tourné entre 2014 et 2017
Une bande de copains, Elisabeth, Noémie, Paul, Olivier, Grégoire, Rémi ont commencé à tourner en 2014, un long-métrage avec une caméra miniature et un bout de scénario. Le film s’intitule : Paris est une fête. Rien à voir avec Ernest Hemingway, si ce n’est une même volonté de s’immerger dans l’atmosphère vibrante de la ville lumière à presque cent ans d’intervalle. Le tournage a duré trois ans.


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