1) Présentation du roman par Claude
Louis Erdrich est née en 1954 dans le Minnesota, un état des Etats-Unis en contact avec le Canada, bordé dans
sa partie Nord-est par le lac Supérieur avec, à l’extrémité est de ce lac, la ville de Duluth (du nom d’un explorateur français, le sieur
du Lhut qui débarqua à cet endroit vers 1675).
Elle est la fille de Rita Gourneau Erdrich (une Ojibwa) et
de Ralph Erdrich, un germano-américain. Elle est l’ainée d’une famille de sept enfants. Deux autres de ses sœurs sont écrivaines. Ses parents travaillaient au
Bureau des affaires indiennes de la réserve de Turtle Mountain dans le Dakota
du Nord. Elle baigne dans la culture améridienne depuis son enfance.
L’un des ancêtres de Louis Erdrich, un dénommé Gourneau, était un français originaire de St Malo qui s’est marié avec une fille d’une
riche famille Ojibwé ; alliance très favorable pour le commerce. Il était, ce qu’on appelait au 17ème siècle, un « coureur de bois » ; terme qui désignait des trappeurs, mi bandits, mi commerçants, qui vivaient
essentiellement de troc et de la traite des peaux avec les populations
autochtones).
Son grand-père, Patrick Gourneau, s’est opposé à la politique d’assimilation ; c'est le sujet central du précédent livre de Louis Erdrich, « Celui qui
veille », Prix Pulitzer 2021.
Au début de la colonisation de l’Amérique du Nord, les
habitants du Minnesota étaient les Sioux et les Anichinabés (qui signifie
« peuple originel). Les Ojibwés, dont Louise Erdrich descend, sont inclus
dans les Anichinabés.
Les Ojibwé ont été les alliés des français lors de la guerre
de 7 ans (1756-1763) que les français perdirent au profit des anglais et des américains.
Les Ojibwés, contrairement aux autres tribus autochtones,
n’ont pas été chassées mais contraintes à rester sur certains territoires qui
furent progressivement grignotés par l'état fédéral.
La place de l’imaginaire et la prééminence du spirituel sont
à souligner dans la culture Ojibwé.
Louise Erdrich rencontre son mari, Michael
Dorris, alors qu’il est professeur dans le collège dans laquelle elle est
étudiante (ou professeur ?). Ils vont collaborer ensemble sur l’écriture
de nouvelles et de romans. Ils se marient et elle adopte les trois enfants de son
mari qu’il avait lui-même adoptés. L’un des enfants est atteint du syndrome
d’alcoolisation fœtale. Ils ont ensemble trois autres enfants. Michael Dorris qui
mène une carrière d’écrivain de son côté, se suicide en 1997 alors que Louise et lui sont
en instance de divorce, et qu’il est soupçonné d’abus sexuels sur une ou
plusieurs de ses trois filles. Elle a une fille biologique en 2001.
2001 est la date à laquelle elle ouvre à Minneapolis une librairie spécialisée dans la littérature autochtone, la Birchbarks Books, (birchbarks = écorce de bouleau qui servait de support pour les écrits des indiens et à la fabrication des canots). Cette même librairie est l’espace central du roman.
Louis Erdrich commence à écrire très jeune. Elle raconte qu'enfant, son père lui donnait un peu d'argent à chaque fois qu’elle écrivait
une histoire ou apprenait un poème par cœur ; poème que son père lui lisait ainsi qu'à ses frères et sœurs.
Ses parents possédaient peu de livres, mais ils emmenaient très souvent leurs enfants à la
bibliothèque. Ils leur ont également
appris le nom des plantes, des champignons, des oiseaux, etc. ; une très grande
attention au vivant.
Elle commence par publier des nouvelles. L’une d’entre elles,
« Le plus grand pêcheur du monde », qu’elle écrit avec son futur
mari, gagne un prix à un concours de nouvelles de fiction. Elle dit que ce prix
a changé sa vie.
Une fois marié, le couple décide d’écrire un roman, « Love medicine », publié en 1984 (elle a 30 ans). Il recevra plusieurs prix. Ils écriront d’ailleurs plusieurs autres livres ensemble. Elle publiera ensuite sur plusieurs années (86, 88 et 94) trois autres romans qui forment, avec « Love medicine », une tétralogie parcourant l’histoire de quatre générations d’une famille améridienne dans une réserve du Dakota du Nord.
Parallèlement, en 1984, elle publie un premier recueil de poèmes dont le thème est celui du conflit entre autochtones et non autochtones,
ainsi que des légendes du peuple ojibwé.
En 1989, elle publie un second recueil de poésie qui
évoque principalement la spiritualité.
En 1998, elle publie « L’épouse antilope » qui sera
nommé au National Book Award et salué comme son meilleur roman, à l’époque.
L’un des personnages principaux est mi esprit, mi animal et cause la perte des
hommes qui en tombent amoureux.
« Dans le silence du vent » parait en 2012 et reçoit le
National Book Award.
Avec « Celui qui veille » publié en 2020, livre
précédent « La Sentence », elle obtient le Prix Pulitzer. Le livre
raconte l’histoire de son grand-père qui s’était insurgé contre une loi
fédérale dépossédant les indiens d’un certain nombre de droits. Elle avait
décidé, juste avant ce livre, de cesser d’écrire et c’est la découverte de
lettres de son grand-père, qui la décide à écrire ce roman.
Et enfin « La Sentence », publié en 2021 aux États-Unis
et seulement l’année dernière en France, qui reçoit le Prix Femina 2023.
A côté des romans et de la poésie, Louise Erdrich a également
publié des livres pour la jeunesse.
L’œuvre de Louis Erdrich est essentiellement centrée sur
l’histoire des peuples autochtones. C’est elle qui a certainement donné le plus
de visibilité à cette question de la culture améridienne dans la littérature.
Elle est l’une des figures majeures de ce qui a été appelé « La
Renaissance améridienne ».
L’écrivain Philip Roth, à l’admiration assez parcimonieuse,
plaçait Louis Erdrich parmi les plus importants écrivains américains actuels.
Elle est souvent comparée à Toni Morisson. A noter que l’un des
livres les plus célèbres de Toni Morisson, « Beloved » est également
une histoire de fantôme.
C’est une vingtaine de livres qu’elle a publiés en quarante années
d’écriture.
Quelques mots sur le livre "La Sentence" lui-même.
L’un des lieux principaux du livre est donc cette librairie que
Louis Erdrich a ouverte en 2001. La Birchbarks Books à Minneapolis. Elle est
d’ailleurs toujours très active dans cette librairie.
Peut-on résumer la Sentence ?
Est-ce juste l’histoire de Tookie, cette ancienne droguée,
condamnée à soixante années de prison (mais n’en fera que dix) pour une histoire
rocambolesque (par laquelle commence le roman) de transport du cadavre du petit
ami d’une de ses amies dans un camion frigorifique, lequel cadavre a de la
drogue cachée sous les aisselles, et qui découvre la littérature en prison, se
fait embaucher à sa sortie de prison par son ancien professeur de lettres,
Jackie, dans une librairie dans laquelle le fantôme de Flora, une ancienne
cliente « Wanabe » (Want to be, tel que l'on désigne ceux ou celles qui veulent absolument se faire passer pour appartenant à la nation indienne) vient la hanter ?
Est-ce la chronique de la vie quotidienne d’une librairie
indépendante spécialisée dans la littérature autochtone à Minneapolis, avec ses
figures de clients tels que le Mécontent, Flora ou Laurent (le père du fils d’Hetta, la fille adoptive
de Tookie), traversée par deux évènements majeurs : l’épidémie de Covid et
les émeutes urbaines liées à la mort de Georges Flyod et au mouvement Black
Matters ?
Est-ce une histoire d’amour entre Tookie et son Pollux, lequel est
quand même le flic qui l’avait arrêtée après le piège dans lequel elle était
tombée après son transport de cadavre ?
Est-ce un livre centré sur les amérindiens, leur culture, dans
laquelle le réel et l’imaginaire, la science et la magie, les religions et la
superstition sont omniprésents, et l’histoire de la colonisation des terres
indiennes et des exactions commises sur ces populations par les colonisateurs
européens ?
Pour moi, c’est un peu tout à la fois.
J’y ai vu beaucoup d’humour, notamment dans la première partie :
- - La scène de l’enlèvement du corps de Budgie
quand elle lui noue un foulard autour de la tête et qu’elle dit qu’il a, mort, l’air d’un prêtre chamanique alors que vivant il avait plutôt l’air d’un
connard...
- - La caisse de livres que Jackie lui envoie en
prison est composée essentiellement de livres de développement personnel et elle a ce commentaire : « des livres comiques, donc. »
- - Les femmes ont envoyé au restaurant leurs
hommes afin qu’ils dégustent la soupe au pénis de taureau...
- - Au début du 2ème chapitre quand
elle dit : « 5 jours après sa mort, Flora venait encore à la
librairie. Je ne suis toujours pas totalement rationnelle : je vends des
livres. »
- - La description de l’arrière-grand-mère que Flora s’est inventée : « la femme de la photo dégageait une certaine dignité, à moins qu’elle ait été de mauvaise humeur. »
C’est un livre qui m’a fait penser à « Cent ans de
solitude » (désaccord dans le cercle des participants). Il mêle le quotidien et l’exceptionnel, la petite histoire
et la grande, le sacré et le profane, la réalité et l’onirique.
Différentes histoires se télescopent et il y a cette
énigme qui constitue le fil rouge du livre : quel était ce livre que Flora
lisait quand elle est morte et quel passage du livre a provoqué sa
mort ?
A sa lecture, je me suis dit : elle s’est bien amusée à écrire ce livre
peuplé d’anecdotes et de petits faits ordinaires. En fait, Louis Erdrich a dit
que c’est un livre qu’elle a écrit avec beaucoup de difficultés. C’est la première fois qu’elle traitait à ce point de l’actualité.
J’y ai vu également un livre sur le pouvoir des livres. Comment ils peuvent changer nos vies. Un livre pour faire aimer les livres avec sa liste d’environ 150 livres conseillés, ainsi qu'un livre de défense des librairies indépendantes. (Cf page 215)
Concernant les histoires de fantômes, il y a évidemment une
métaphore avec les « fantômes de l’Amérique » : les injustices
originelles que sont la dépossession des peuples autochtones, les génocides et
ethnocides, et bien sûr, l’esclavage.
Lors de la Grande Librairie où elle était invitée, Augustin Trappenard pose à ses autres invités, Leila Slimani et Alain Mabanckou la question
suivante : est-ce que toutes les librairies sont
hantées ? Les réponses sont intéressantes :
Leila Slimani répond que "dès qu’il y a des livres, il y a des fantômes, c’est
évident !"
Alain Mabanckou raconte qu’il a toujours pensé que, quand on fermait une
librairie le soir, tous les personnages sortaient des livres et que, le
lendemain matin, ils rentraient tous !
Et c’est vrai que pour moi, il y a une sorte de mystère à regarder
les étagères de ma bibliothèque et l’alignement muet des livres et me dire
qu’il y a tellement de choses à l’intérieur des deux couvertures :
l’angoisse, l’amour, la beauté, les horreurs, l’histoire, etc.
Une chose m’a intrigué, c’est l’aveu que Tookie nous fait dès la 2ème
page quand elle nous dit qu’elle est capable de vendre n’importe quoi et
qu’elle aime bien mentir : « On trouve dans les livres tout ce qu’il
faut savoir, sauf l’essentiel. »
2) Compte-rendu de Lorraine
La sentence de Louise Erdrich a fait l’objet de discussions animées. La plupart d’entre nous ont trouvé le livre ennuyeux et confus.
Thriller, vie quotidienne d’une libraire,
journal du confinement, récit des émeutes de Minneapolis après la mort de Georges
Floyd, en passant par la découverte d’être grand-mère par alliance font de
cette autofiction un récit patchwork difficile à suivre.
La narration du quotidien de Tookie, l’héroïne,
est fastidieuse, la description des recettes qu’elle concocte s’apparente selon
Michel Espagnon à des « recettes de Elle sans intérêt ». On ressent
un manque de vécu à l’exception du journal du confinement.
Quant aux ouvrages recommandés par la libraire,
c’est une longue liste sans appréciation critique sur les romans.
Les rites de la culture amérindienne
sont évoqués mais pas approfondis, laissant le lecteur sur sa faim quant à la
richesse de cette civilisation. (voir à ce sujet « Betty » de Tiffany
Mac Daniel)
Le style direct et familier donne
vie au personnage mais il existe des difficultés de compréhension sans doute
liées à la traduction.
La juxtaposition d’histoires
représente un témoignage sur la vie des minorités aux Etats-Unis, noirs et
amérindiens. Livre "woke" qui soulève le
problème du métissage.
Livre trop long qui rentre dans
la catégorie de la littérature branchée sur l’actualité pour faire des ventes.
Sans doute n’est-ce pas le meilleur livre de Louise Erdrich…
Brigitte a défendu avec enthousiasme les talents de conteuse de Louise Erdrich. (Cf "Ce qui a dévoré nos cœurs" de la même auteure)
L’emploi du "je" rend le personnage
vivant et familier. L’empathie de Tookie est sensible dans ses rapports avec le
bébé de sa belle-fille, la tendresse qui l’unit à Pollux son compagnon, les
attentions et l’attachement qu’elle a pour certains de ses clients.
Elle nous ancre dans le présent
et scénarise habilement son quotidien.
Lorraine souligne le sentiment de culpabilité commun à tous ces personnages : Tookie se sent coupable de son passé de droguée et d’avoir fait de la prison, Pollux d’avoir été policier dans sa communauté ojibwé, Flora porte le sentiment de culpabilité de la nation américaine vis-à-vis des amérindiens, Hetta, la fille de Pollux, celui d’avoir tourné dans un film porno.
Claude interroge : Et si les livres de la librairie de Tookie étaient les fantômes des minorités qui hantent la nation américaine ?
Note supplémentaire de Claude : Le lecteur aura compris que nous avons été très peu à "défendre" le livre : Brigitte et moi (sur 15 participants). Il est rare qu'un livre présenté au Square subisse un tel rejet accompagné de commentaires aussi négatifs tant dans la forme que dans le fond. Comme le dit si bien Lorraine : "La Sentence "de Louise Erdrich a fait l’objet de discussions animées... (mais toujours respectueuses !).
3) Lien avec le blog d'Alain et sa recension de "La Sentence"
http://cavamieuxenlecrivant.com
BONNE LECTURE ! (les coups de coeur ... à venir, "work in progress" !)

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